Elijah Doughty


Rédigé en version originale par Chris Graham

Traduction Française
Luc Chen Yayer
Thierry Gerard

Source : https://newmatilda.com/2017/07/23/groundhog-day-elijah-doughty-joins-a-long-list-of-deaths-with-no-justice/


Elijah Doughty, 14 ans, a été tué à Boulder, à coté de Kalgoorlie en août 2016.

Les charniers : Comment nous avons laissé tombé Elijah Doughty et d’innombrables autres.
Par Chris Graham le 23 juillet 2017, Affaires Aborigènes

C’est officiel. Descendre un garçon de 14 ans vaut à peine 3 ans de prison. Chris Graham examine le résultat du procès de l’homme qui a tué Elijah Doughty, et la litanie des échecs du système judiciaire qui l’ont précédé. Avertissement aux lecteurs Aborigènes et insulaires du détroit de Torres : ce récit comporte des images de personnes décédées.

A environ 100 mètres de ma maison à la limite de Brisbane CBD se trouve le coin de Boundary et Brereton Streets.

C’est là que le 7 novembre 1993 est mort Daniel Yock , un danseur aborigène de 18 ans.

Daniel est probablement mort à l’arrière d’un fourgon de police, comme du bétail sur le chemin de l’abattoir. En tous les cas, il était certainement mort avant d’atteindre le poste de garde de la police à peine à quelques kilomètres de l’endroit de son arrestation.

L’infraction de Daniel Yock était d’être assis et de boire de l’alcool avec ses amis à proximité de Musgrave park. Tout l’après midi, la police avait fait des rondes en fourgon dans le quartier. Les garçons- qui se sentaient harcelés et menacés- avait contacté le manager du Foyer aborigène local où ils séjournaient. Ce dernier était descendu à leur rencontre, et ils avaient décidé ensemble de rentrer avant la nuit.

“Il y a environ 7 ou 8 individus Aborigènes, du genre qui nous donnent du fil à retordre et nous insultent. Ils sont bourrés, on aimerait bien que du monde nous rejoigne.”

L’enregistrement nous montre que la voiture 591 répond immédiatement mais n’est pas disponible.

Harris : Ouais, je vais avoir une autre voiture. Je pensais que vous auriez pu être par là parce que vous aimez ce genre de truc.

Voiture 591 : Ouais, on aimerait mais on peut pas.

Harris : Vous auriez adoré. Pas d’inquiétude. Merci.”

Hélas, pas de sport ce jour pour la voiture 591.

Quelques minutes plus tard, Harris appela du renfort, et les unités du secteur se mirent à pulluler. Le groupe se dispersa, mais Daniel n’alla pas loin. Les policiers le plaquèrent au sol. De multiples témoins, y compris des passants blancs, rapportent qu’après avoir été entraîné au sol il ne bougeait plus. L’ un de ses amis, Glen Gray, put distinguer de l’écume sortir de la bouche d’un Daniel Yock visiblement inconscient. Il tenta d’obtenir l’aide la police. On le repoussa et ignora ses appels.


Maison Jagera, au Parc de Musgrave, Brisbane, un lieu de rencontre régulièrement fréquenté par les Aborigènes.
Quand le fourgon revint finalement au poste de garde une demi heure plus tard il est probable que Daniel Yock était déjà mort.
Un médecin légiste indépendant nota qu’avec 3 abrasions à la tête, Daniel avait dû être victime d’une agression relativement bénigne lors de son arrestation. Cela n’avait toutefois pas causé sa mort. Mais une faiblesse cardiaque préexistante signifiait que la gestion de Yock après son arrestation - en particulier la vitesse à laquelle les officiers fournirent une assistance face à des symptômes évidents de détresse sévère- était cruciale.
Inutile de dire, qu’aucun policier ne fut jamais inculpé pour la mort de Daniel Yock. Une commission d’enquête sur les crimes et la corruption recommanda à la place ”davantage d’entraînement” pour les officiers.
« Circulez, y’a rien à voir ici. »

C’était il y a presque un quart de siècle. Aujourd’hui, Daniel Yock aurait 42 ans. La plupart des Australiens n’auront jamais entendu parler de lui.
Les Aborigènes se souviennent de Daniel Yock, et d’incalculables autres, soit tués directement par le système judiciaire, soit tués par des civils et abandonnés par la Justice.
Cette semaine, l’Australie Aborigène a un nouveau nom à ajouter au long catalogue des décennies meurtrières qui se rallongent encore. Des morts qui n’ont eu clairement que peu ou pas d’impact sur un système judiciaire qui a toujours été partial à leur encontre.

Ce nom est Elijah Doughty.

Une pause bienvenue à la tradition, à cette occasion la victime n’est pas morte des mains de la police. Elijah Doughty a été tué par un civil de 56 ans originaire de Kalgoorle-Boulder. Comme il est maintenant de notoriété publique, le 29 août 2016, Elijah conduisait une moto volée dans la banlieue de la ville. Il n’y aucune preuve qu’ Elijah l’ait volé ou qu’il ait su qu’elle était volée.

La veille, la police avait dit au propriétaire que les motos volées finissaient souvent dans un dépôt à l’extérieur de la ville. Alors, le jour suivant, il se gara à côté du dépôt, coupa le contact de son véhicule, descendit sa fenêtre pour écouter les motos, puis il attendit.
Finalement, Elijah passa à côté de lui. L’homme entama une poursuite au volant d’un gros pick up 4X4 Nissan Navara.

Moins d’une minute plus tard -environ 30 secondes- Elijah Doughty était mort. En plus d’importantes lésions internes et à la tête, sa moelle épinière était sectionnée à la base de son cerveau, le tuant instantanément.

Les véhicules de secours et de police intervenant roulèrent dans les traces laissées par le Navara, ce qui rendit la lecture des faits bien plus difficiles. A la fin, les enquêteurs durent se fier lourdement à la version des événements de l’accusé- que Elijah était sur le côté et devant son véhicule, mais que soudainement il a braqué pour se trouver face au 4X4 avant de disparaître dessous.


La ville minière de Kalgoorlie dans l’ Etat d’Australie Occidentale. (IMAGE: Michael Gorey, Flickr)

Il n’eut pas le temps de s’arrêter, il appela la police.
L’Avocat de la défense, déclare à la cour: “Finalement c’est un cas d’auto- défense, si la moto n’avait pas atterri en face (de l’accusé), cela ne serait pas arrivé. “

C’est certainement une façon de présenter les choses. Vous pourriez également soutenir que si l’accusé n’avait décidé de se faire justice , ou si la police avait fait son travail en premier lieu, plutôt que de lui conseiller d’aller voir lui même, le résultat aurait été certainement différent.
Malgré tout, la version des événements de l’accusé était celle retenue par les policiers, confirmant ainsi qu’il ne voulait pas faire de mal à Elijah Doughty.
C’est pour cela qu’il a été inculpé d’homicide involontaire et non de meurtre. Mais l’accusé n’a pas été reconnu coupable de cela. Dans un tribunal de Perth, la semaine dernière, il a été reconnu coupable de l’infraction plus légère de “conduite dangereuse causant la mort”, et condamné à 3 ans de prison.

Ce verdict et cette sentence, ont sans surprise déclenché la rancoeur et la colère des Aborigènes à travers le pays. Mais avant que nous nous interrogions sur la raison, il est nécessaire d’examiner brièvement ce que la mort, le procès et ces suites ont déclenché : des opportunités.

Le samedi matin, Chris Jenkins, un habitant d’Australie Occidentale qui a assisté à une veillée à Perth durant la nuit du vendredi, a utilisé sa page Facebook pour décrire son interaction sur la couverture médiatique concernant la réponse du verdict.

« Une veillée importante eut lieu la nuit dernière pour Elijah Doughty et sa famille…Une chose qui nous touche de près sur le traitement des Aborigènes, lorsque j’ai remarqué un cameraman de la chaîne ABC. Je me suis approché et ai demandé, si la famille était d’accord, que la chaîne ABC puisse faire des interviews avec eux ici et après. Il m ‘a répondu “ Ouais, probablement” mais il devait obtenir l’accord de sa hiérarchie pour couvrir l’événement et avoir un regard suffisamment extérieur aux “troubles”, et ensuite filmer cela. »

Apparemment ceci à été acheminé vers Kelly Anne Conway et ses “faits alternatifs, Un cadre de la chaîne ABC, Andrew O’Connor, a fait pression sur Jenkins quelque heures plus tard.”

« Salut Chris. Je suis le rédacteur en chef pour la chaîne ABC News en Australie Occidentale et je veux offrir une perspective différente, et c’est en fait le contraire de ce que vous pensez. Conscients de la douleur persistante et la douleur encore perceptible par la famille de Elijah Doughty, les amis et l’ensemble de la communauté, notre cameraman a essayé ne pas être intrusif, non pas par crainte, mais par respect. Nous savions également qu’au milieu de ce chagrin et la douleur, personnes peut avoir également se sentir en colère à l’issue de l’affaire… »

A quelques centaines de kilomètres à l’est de Perth, voici un bref aperçu de la façon dont la chaîne ABC termine sa couverture sur la réaction au verdict dans la ville natale d’Elijah.

« Le verdict a été accueilli par le chagrin et la colère à l’extérieur du Palais de justice à Kalgoorlie, où les gens avaient suivi le déroulement via une liaison vidéo spéciale. Environ 100 personnes ont défilé dans la rue principale de la ville, Hannan Street… Le groupe était étroitement encadré par la police anti-émeute, mais malgré cela les voix portèrent, cependant, ce ne fut pas le même niveau d’agression ou de violence durant les émeutes de l’an dernier dans la même rue. »

Sans doute, là aussi ce n’était pas le même niveau “d’agression ou de violence” qui a vu un garçon de 14 ans,être poursuivi et tué.

Mais revenons à la procédure judiciaire.

Il semble inutile de débattre des résultats. La sentence ne sera probablement pas portée en appel. “Justice a été faite”, disent les autorités. “Circulez, il faut passer à autre chose”.

La famille de Elijah Doughty aura à faire la paix sur le fait que l’homme qui a tué leur enfant de 14 ans sera, tout au plus, trois ans derrière les barreaux. Et ils ont à faire cette même paix, dans un climat d’indifférence collective à leurs souffrances, et les souffrances de beaucoup, beaucoup d’autres.


Une image de la veillée tenue en mémoire de Elijah Doughty à Perth le Vendredi soir . (IMAGE: Simon Stevens).

A moins que vous n’ayez vécu ici, il est difficile de comprendre le désespoir profond qui fit suite à cette réponse. Mais on peut comprendre pourquoi le nombre de personnes de Kalgoorlie a augmenté l’année dernière, pourquoi les Aborigènes à travers le pays une fois qu’ils furent dévastés et pourquoi ils ont tout misé sur la vie de leurs enfants et des personnes qui leur sont cher.

Et cependant, il y a une liste des décès, pour vous aider à comprendre , celle ci est non exhaustive : des milliers d’Aborigènes sont morts sans justice durant des centaines d’ années. Cette liste se veut juste vous donner un bref aperçu de comment notre nation tue les Aborigènes et comment ils répondent ensuite à leur mort.

Eddie Murray, 21 ans

Dans l’après midi du 12 juin 1981, Eddie Murray ; un jeune joueur Aborigène prometteur de foot Australien, tenta de rentrer dans l’Imperial Hotel, situé dans la ville de Wee Waa, au nord ouest de L’Etat de Nouvelle Galles du Sud, probablement pour utiliser les toilettes.

Comme la majorité des Aborigènes, Eddie fut expulsé de l’hotel (1) En effet, comme dans de nombreuses villes de la campagne australienne, les Aborigènes n’étaient pas les bienvenues dans les bars de Wee Wa

On ferma les portes pour le laisser à l’extérieur, mais Eddie “refusa d’abandonner”, la police fut alors appelée. On l’arrêta en vertu du décret de 1979 sur les Personnes en état d’ébriété, officiellement pour sa propre protection. (2).

90 minutes après, Eddie Murray fut retrouvé pendu avec la lanière de la couverture de sa cellule. Une décennie plus tard, la Commission Royale d’Enquête sur les décès d’Aborigènes en détention, qui a été en partie suscitée par la mort d’Eddie, découvrit que deux officiers avaient menti sur les circonstances menant à la mort de celui ci, mais ne rejeta pas pour autant la faute sur la police pour le meurtre réel. La famille d’Eddie n’a jamais accepté ces conclusions, et quinze ans tard, leur incrédulité se trouva justifiée.


Eddie Murray, un talentueux jeune footballeur Aborigène, trouvé pendu dans une cellule de la police de Wee Waa, NSW en 1981.

Après l’exhumation des restes du corps d’Eddie et une vaste enquête indépendante (3), on constata une lésion auparavant inconnue sur sa poitrine ; son sternum était cassé. Il s’agissait apparemment d’un oubli lors l’autopsie qui ne fut donc pas pris en compte par la Commission Royale d’Enquête.

Les experts médicaux ont émis l’hypothèse que la cause la plus probable de la fracture était un ou plusieurs coups portés sur la poitrine d’Eddie avant sa mort, et ils se sont demandés comment avec un sternum cassé, il pouvait s’être lui-même pendu dans sa cellule.

Le mystère n’a jamais été résolu. Face aux nouveaux éléments de preuve à étudier, le ministre de la Police de Nouvelle Galles du Sud, Paul Whelan et le procureur-général, Jeff Shaw ; ministres dans cabinet du premier Ministre ( de Nouvelle Galles du Sud ) Bob Carr, dirent, tous deux, qu’ils envisageraient sérieusement de prendre en considération le nouveau rapport et ses recommandations. Rien n’a été fait, suite à ces déclarations.

Les parents de Murray, Arthur et Leila, ont mené une campagne pendant des décennies pour que justice soit rendue pour leur fils. Leila est décédée en 2003, Arthur est mort en 2012. La justice leur a échappé.

En 2014, la famille d’Eddie a actualisé son appel (4) pour procéder à l’ouverture d’une nouvelle enquête. Le procureur général de Nouvelle Galles du Sud, Brad Hazzard a indiqué qu’il aimerait rencontrer la famille Murray pour en discuter. Rien n’ a jamais été fait non plus.

Aujourd’hui, Eddie Murray aurait eu 57 ans.

John Pat, 16 ans.

En septembre 1983, John Pat , un jeune Aborigène, a été battu à mort par quatre policiers qui n’étaient pas de service, à l’extérieur de l’Hôtel Roebourne.

Après l’agression, il fut arrêté et conduit au poste de garde. Les agents impliqués dans la bagarre, retournèrent à leurs boissons au bar, et plus tard, dînèrent dans un restaurant du coin. Les agents qui avaient participé aux arrestations dans la ville voisine de Wickham assistèrent également au dîner.

Pendant ce temps, John Pat agonisait dans sa cellule du commissariat de quartier, souffrant de blessures importantes à la tête. Ses geôliers n’ont rien contrôlé de son état de santé, au lieu de cela, ils ont falsifié une entrée dans le livre de bord (5), qui devait être régulièrement mis à jour pour attester de contrôles du bien-être des prisonniers.

Par la suite, six témoins ont certifié que les agents de police en repos ont agi comme agresseurs dans la bagarre. Cinq policiers ont finalement été inculpés d’homicide involontaire. Tous ces policiers ont été acquitté à l’unanimité par un jury exclusivement blanc.

La réponse (6) du syndicat de la police de l’Etat d’Australie Occidentale a été de demander au gouvernement une indemnité pour leur protection juridique (qui a fut payée), en ayant auparavant, appelé publiquement à l’affaiblissement du Service juridique Aborigène ( Aboriginal Legal Service ) et en exerçant avec succès des pressions contre l’action du pouvoir législatif en faveur d’autorités indépendantes pour enquêter sur la police.

Aujourd’hui, John Pat serait âgé de 50 ans.

LLoyd Boney, 28 ans

En août 1987, LLoyd Boney (7) fut arrêté dans la ville de Brewarrina dans l’Etat de Nouvelle Galles du Sud, pour violation des conditions de sa liberté sur parole pour des infractions antérieures. Boney fut arrêté et jeté dans une cellule du poste de police, fortement drogué.

Un des policiers, qui l’avait arrêté, l’agent Fernandez, laissa le poste sans surveillance pendant près de deux heures. On retrouva Lloyd Boney pendu avec une chaussette de football dans sa cellule.

Son corps fut transporté à Bourke pour examen, avant même que sa famille soit avisée de son décès. Le témoignage que la police prononça plus tard en audience fut curieusement décrit par la Commission royale d’enquête comme « faux témoignage ».(8)

Comme l’enquête médico légale faite plus tôt, la Commision Royale recommanda (9) aux Services de la Police de l’Etat de Nouvelle Galles du Sud, de prendre en considération que des suites devaient être données à l’encontre des agents de police au sujet de ce décès. Voici un extrait (10) du rapport de la Commission royale d’enquête sur les faits :

« Lorsque le médecin légiste a demandé au commissaire de Police qu’il puisse étudier s’il y avait violation des Instructions de Police, découlant du fait que Lloyd avait été laissé sans surveillance, la préfecture de police a décidé que l’agent Fernandez était coupable de négligence dans ses fonctions et qu’il devrait être rappeler à l’ordre. Tout ce que l’agent Fernandez a retenu de son rappel à l’ordre était « de prendre plus de précautions avec les prisonniers ».

Le fait que l’agent fut traité « très légèrement » (11), fut mis sur le compte du traumatisme qu’il avait subi suite à la mort de Lloyd Boney, et au « long contre-interrogatoire » auquel il dû se soumettre lors de l’enquête médico-légale.

Finalement, aucun policiers ne fit jamais face à aucune charge sur ce décès, mais beaucoup d’Aborigènes le firent. Dix-sept d’entre eux, en effet, après que les policiers eurent étés accusés (12) d’avoir attaqué le cortège funèbre aux obsèques de Boney. […]

L’inspecteur de police qui a mené l’enquête portant sur le soulèvement, était le même officier qui a dirigé l’enquête sur la mort de Boney, une enquête décrite comme « insuffisante (13) » et « bornée (14) » par la Commission Royale.

Arthur Murray (le père d’Eddie Murray) et Albert « Sonny » Bates (beau-frère de Boney) ont été finalement déclarés coupables par un jury composé exclusivement de blancs (15) à Bathurst et condamné à 18 mois de prison pour une rixe. C’est la moitié de la peine prononcée pour le tueur de Doughty.

La police pour leur faits d’armes lors de l’insurrection a reçu des médailles de bravoure.

Il est a noter que deux décennies plus tard, en 2011, Sonny Bates fut emprisonné à nouveau, cette fois pour avoir fait un siège de 12 heures au bureau de l’avocat à Parramatta avec une fausse bombe. Personne n’a été blessé. Bates a été emprisonné pendant près de trois ans, la même sentence que le tueur de Doughty.

Malheureusement, le fait de narguer le cortège funéraire lors des obsèques de Lloyd Boney ne fut pas le seul moyen utilisé par la police pour pousser en dérision la mort de Boney . Voici une vidéo qui a vu le jour en 1992 de deux policiers filmés lors d’une une levée de fonds caritative déguisée dans une ville de province de Nouvelle Galles du Sud.

Video disponible sur You tube ici :

La vidéo qui a été filmée en 1989, se moque aussi de la mort de David Gundy (16) , qui a été abattu quelques mois plus tôt. Gundy dormait dans son lit lorsque les policiers ont pris d’assaut l’intérieur de sa maison à Sydney lors d’un raid raté (et illégal) en quête d’un autre homme. À l’époque, le Président de l’Association de Police de Nouvelle Galles du Sud décrit la vidéo comme un peu d’amusement inoffensif (17).

Lloyd Boney aurrait 58 ans aujourd’hui.

Colleen Walker,16 ans ; Evelyn Greenup, 4 ans, Clinton « Speedy » Duroux, 16 ans

De septembre 1990 à février 1991, les enfants ont commencé à disparaître de la mission Aborigène à Bowraville, en Nouvelle Galles du Sud au milieu de la côte nord.

En l’espace de six mois, Colleen Walker, 16 ans, Evelyn Greenup, 4 ans, et Clinton « Speedy » Duroux tous ont disparu.

La police en a déduit que Walker « est parties faire un walkabout » et a refusé d’enquêter correctement. A un moment, les policiers ont convoqué la mère de Walker, Muriel Craig Walker, au poste de police: sa fille avait été trouvée sur un bus en direction du Nord. Lorsque Muriel arriva, la police s’aperçut que ce n’était pas la bonne Colleen Walker (ils avaient trouvé une nonne âgée, pas une jeune femme Aborigène). Muriel n’eu jamais de nouvelle de la police de Bowraville depuis.

Lorsque Evelyn Greenup; un bébé, porté disparu quelques mois plus tard, la police a riposté en envoyant les enquêteurs de l’abus d’enfant pour sonder la communauté Aborigène.

Ces enquêtes ont continué jusqu’à quelques mois plus tard, quand le corps de Clinton Duroux a été découvert dans le bush voisin, deux semaines après qu’il fusse disparu. La police eut enfin compris, qu’ils avaient un tueur en série sur leurs mains.
Murial-Craig-Walker

Dans le cadre des enquêtes de la police, il fut avéré qu’un ensemble d’indices; dont un considéré comme une des armes du meurtre, ont été l’un des principaux éléments de preuve sans qu’aucun témoignage indépendant ne puisse corréler ces faits.

Un homme blanc local, Jay Hart a été accusé par la suite, mais acquitté dans deux procès distincts (Greenup et Duroux).

La police a depuis lors admis et présenté ses excuses pour la maladresse lors de cette enquête et admit ses tort de blâmer la communauté pour les décès.

Mais pourtant, personne ne fut mis derrière les barreaux. Les familles des victimes et la communauté Aborigène de Bowraville continuent de se battre, depuis plus de 20 ans. En novembre 2011, après une énième tentative de forcer le gouvernement à agir, le vice premier ministre de Nouvelle Galles du Sud, Andrew Stoner a donné aux familles un engagement qu’il contacterait eux avec les détails de leur nouvel appel. Ils ont plus jamais entendu parler de lui.

Enfin, grâce à une extraordinaire enquête qui a duré plus de 10 ans, dirigée par l’enquêteur de police de Nouvelle Galles du Sud; Gary Jubelin, le gouvernement a été contraint à agir face à « nouveaux éléments de preuve convaincants ». Hart a été de nouveau accusé sur les assassinats et le procès est en attente de l’issue d’un appel.

Aucun agent de police n’a été sanctionnés au cours de l’enquête qui a échoué.

Colleen Walker et Clinton Duroux aurraient aujourd’hui 43 ans. Evelyn Greenup aurait 31 ans.

Mulrunji Doomadgee, 36 ans

Si les meurtres de Bowraville résument l’indifférence face aux décès des Aborigènes par la justice Australienne, la mort de Mulrunji Doomadgee quant à elle, résume sa tromperie.

En 2004, Mulrunji a été battu à mort sur le perron du poste de police de Palm Island, au large de la côte de Townsville dans le Queensland du Nord.

Le crime de Mulrunji fut d’avoir un langage injurieux ; il a chanté « Who let the dogs out » ( “Qui a lâché les chiens” ) au moment ou il est passé devant un officier de police arrêtant un autre homme Aborigène.

Environ 45 minutes après qu’il fut jeté à l’arrière de la fourgonnette de police, Mulrunji avait saigné à mort sur le sol de la garde à vue locale. Au cours de l’assaut de la police à l’encontre de Mulrunji, il a subi de multiples blessures, notamment son foie « s’est fendu en deux ». Ses blessures étaient conformes à un accident d’avion, et même s’il avait été immédiatement transporté à l’hôpital, il n’aurait jamais pu survivre.

L’homme qui a tué Mulrunji était un ex-sergent; Chris Hurley, le plus haut gradé de l’île et mesurait six pieds et six pouces de hauteur ( 1.98m ) et bien plus de 100 kg, soit deux fois la taille de Mulrunji.

Dans les heures qui suivirent le meurtre, Hurley, but de la bière avec la police chargée d’enquêter sur lui, et il y eut parmi ces enquêteurs, au moins, un ami proche.


Mulrunji Doomadgee, battu à mort par l’ex-sergent Chris Hurley à la station de police de Palm Island en 2004.

Un rapport d’un médecin légiste; qui s’est achevé sans que la police révèle qu’un officier était accusé d’agression, a constaté que Mulrunji est mort après avoir trébuché sur une simple marche ,en entrant dans le commissariat, et est tombé sur le sol plat de la terrasse.

La communauté Aborigène a répondu en incendiant le Commissariat, le Palais de justice et la caserne de Hurley.

Hurley a été mis en congé, entièrement payé, puis fut promu inspecteur, mais pas sans avoir reçu un paiement gracieux (18) du gouvernement Travailliste de Beattie, provenant d’une collecte frauduleuse de plus de 102 995 dollars Australiens pour une propriété qu’il revendiquait comme étant perdue lors de l’incendie, perte qui avait déjà été dédommagé par les assureurs pour une valeur de 34 980 dollars Australiens (23523.55 €) .

Les peuples Aborigènes n’étaient pas aussi chanceux. L’homme qui partageait une cellule avec Mulrunji et traité lui comme a crié à l’agonie et hurlé a la mort, il perdit la vie quelques années plus tard. Le Fils de Mulrunji se suicida une semaine avant le commencement de l’enquête sur son père.

Plus d’une douzaine d’ Aborigènes ont été emprisonnés au cours de l’insurrection, tandis que, à l’instar du soulèvement de Brewarrina sur la mort de Lloyd Boney, la police de Palm Island a reçu des médailles de bravoure.

Hurley a été acquitté en 2007, pourtant coupable d’homicide involontaire sur la personne de Mulrunji. Il a finalement été suspendu de la police plus dix ans plus tard, après avoir saisi le poignet d’une policière en repos.

Hurley reste mis à pied au sein du Service de Police, mais il devrait être admis à la retraite comme médicalement inapte pendant quelques temps cette année.

Lex Wotton, l’homme qui a dirigé le soulèvement sur Palm Island; celui qui à provoqué des blessures qui ont engendré une contusion à la hanche d’un agent de police, a été condamné à sept ans de prison. C’est plus du double de la sentence reçue par le tueur d’ Elijah Doughty.

Mulrunji serait, aujourd’hui, âgé de 49 ans.

Mr Ward, 47 ans

Lors de l’Australia Day, en 2008, M. Ward, un Aborigène de Warburton en Australie Occidentale reculée , a été ramassé par la Police de Laverton dans le désert d’Australie Occidentale pour alcool au volant.

On lui a refusé sa libération sous caution; illégalement, puis il fut transporté sur des centaines de kilomètres au sud de Kalgoorlie.

M. Ward n’a pas survécu au voyage. Il est mort cuit à l’arrière d’une camionnette pénitentiaire privée sous contrat, le système de climatisation ne fonctionnait pas.

Une enquête légiste révéla que la chaleur était si intense à l’arrière de la fourgonnette que M. Ward a subi des brûlures du quatrième degré sur son corps. Après s’être effondré au sol, on constata un trou carbonisé a travers sa peau, exposant ainsi ses organes.

Personne a jamais été jugé pénalement responsable de la mort de M. Ward, malgré plusieurs avertissements diffusés au Ministère de la Justice d’Australie Occidentale, stipulant que la flotte de fourgons de transport pénitenciers était dangereuse.

M. Ward aurait eut aujourd’hui 56 ans.

Kwementyaye Ryder, 33 ans

Le 25 juillet 2009 Kwementyaye Ryder a été frappé à mort par cinq jeunes blancs à Alice Springs. Son « crime » avait été de jeter une bouteille sur leur voiture, après que qu’ils l’aient conduit, lui et un groupe de personnes dormant dans le lit asséché de la rivière Todd.

Au milieu d’une frénésie de 12 heures de beuverie, les jeunes étaient passés, plus tôt par la maison pour récupérer une réplique d’arme a feu, qu’ils ont ensuite utilisé en visant et en tirant sur des campeurs Aborigènes terrifiés.

Les garçons; Scott John Doody, Timothy Hird, Anton Kloeden, Joshua Benjamin Spears et Glen Anthony Swain, ont été décrits, par ailleurs, par le juge Brian Martin comme des citoyens honnêtes.


Kwementyaye Ryder, battu à mort à Alice Springs en 2009. Ses assassins blancs ont pris entre 12 mois et quatre ans de prison.

Quelques jours après le meurtre, et avant que les assassins fussent même identifiés, le Conseil municipal a adopté des lois incriminant la mendicité et autorisant les rangers a jeter les couvertures qui étaient systématiquement conservées dans les buissons du lit de la rivière par les sans-abri, pour les aider à survivre à l’hiver glacial d’Alice Springs.

Un homme de la région a réagi en vendant des t-shirts « White power Alice Springs » (“suprématie blanche pour Alice Springs”) à l’arrière de sa voiture, juste devant la chambre du Conseil. J’ai réussi à l’interviewer par téléphone à l’époque. Il me dit qu’il avait «un peu de temps pour fouetter et faire la misère à quelques ratons » et a ajouté, « et j’irais et verrais ces putains de camps de ratons, les terriers de ces ratons… ils ne pouvait pas inventer le fil à couper le beurre putain. »

Comme le tueur de Elijah Doughty, les jeunes gens n’eurent qu’une petite peine de prison. Ils eurent entre 12 mois et trois ans et demi de prison, ayant eu ainsi la plus faible peine pour homicide involontaire.
Kwementyaye Ryder serait aujourd’hui âgé de 41 ans.

Kwementyaye Briscoe, 27 ans

En janvier 2012, Kwementyaye Briscoe a été ramassé par la police d’Alice Springs pour ivresse.
C’est trois bonnes années après Eddie Murray; dont la mort a contribué à déclencher la Commission Royale d’Enquête, il a été placé ainsi, en garde a vue précisément pour la même raison. Pour sa protection.

Des séquences vidéo de la garde à vue, montre comment la police de l’Etat du Territoire du Nord protège les Aborigènes vulnérables. À un moment donné, M. Briscoe est jeté tête première dans le comptoir et puis forcé à parler par la police. Il est ensuite traîné vers les cellules, avant les policiers reviennent pour éponger son sang de la zone de réception.
M. Briscoe fut laissé la tête contre le sol dans sa cellule puis laissés sans surveillance pendant plus de deux heures, pendant que la police surfait sur internet, et écoutait de la musique avec des écouteurs et ignora ainsi les demandes d’aide des autres prisonniers.

Video disponible sur You tube ici :

Malgré la preuve vidéo et l’enquête du médecin legiste, aucune accusation ne fut recommandée et encore moins portées contre la police.

M. Briscoe serait aujourd’hui âgé de 32 ans.

Mademoiselle Dhu, 22 ans

Le 4 août 2014, mademoiselle Dhu, une femme Yamatji est morte dans une cellule de la police de South Hedland en Australie Occidentale.

Elle avait été enfermée pendant quatre jours à cause d’amendes impayées. Au cours de son incarcération elle s’était plainte de manière répétée de douleurs insupportables.

La police pensait qu’elle simulait.

Même trois visites consécutives à l’hôpital local ne sauvèrent pas Mademoiselle Dhu - l’équipe médicale se livra à deux reprises à un examen superficiel et la renvoya en garde à vue avec des anti-douleurs.

Mademoiselle Dhu, qui avait une côte cassée, n’a simplement été considérée par tous que comme une toxicomane noire en manque.

Une enquête de la médecine légale reconnu les échecs de la police et de l’équipe médicale. Cependant aucune charge ne fut recommandée et aucune non plus retenue.

Le médecin légiste, par contre, essaya activement d’empêcher la diffusion des images de la vidéo de surveillance de la détention de mademoiselle Dhu, et cela malgré l’appel de sa famille pour qu’elles soient publiquement présentées.

A une occasion, les images montrent un agent entrant dans sa cellule, essayer de la porter puis la laisser tomber en regardant sa tête frapper le sol en béton.

Elle la tira alors tout le long du couloir depuis sa cellule et la balança à l’arrière du véhicule de la police pour son troisième et dernier trajet à l’hôpital.

Video disponible sur You tube ici :

Mademoiselle Dhu mourut peu de temps après de septicémie et de pneumonie. Vous pouvez lire un compte rendu détaillé de la mort de mademoiselle Dhu dans New Matilda, par Michael Brull.

Mademoiselle Dhu aurrait eu 25 ans aujourd’hui

Certaines de ces morts sont de la responsabilité de la police. Comme la mort d’Elijah Doughty, certaines sont de la responsabilité de citoyens ordinaires. Mais toutes ont quelque chose en commun- à divers moments au cours du chemin, les victimes et leurs familles ont été spectaculairement laissés tombées par le système judiciaire australien.

La liste ci-dessus représente une proportion infime des échecs, qui continuent de se produire, et qui sont perpétrés en pleine lumière. Pour les dernières semaines à Alice Springs- l’une des quelques villes qui peuvent rivaliser avec Kalgoorlie pour son racisme endémique- des habitants ont appelé ouvertement au meurtre de personnes Aborigènes (en particulier des enfants) dans les médias sociaux. Cela dure depuis des années et attire la même réponse de la part de la police et des autorités : bien peu. Les personnes sont rarement voire jamais condamnées.

Avant et après la mort d’Elijah Doughty, il se passa exactement la même chose sur les pages du média social de Kalgoorlie avec la même réponse molle des autorités. Nous n’ignorons pas juste la vérité sur le passé de l’Australie, nous ignorons activement aussi la vérité sur notre présent. Ce catalogue d’échecs du système judiciaire criminel est bien connu des Aborigènes. Ils vivent avec et y font face chaque jour. Il n’y aurait que peu de familles aborigènes dans le pays qui ne sont pas touchées par ces tragédies, ou laissées tomber par ceux chargés de les protéger.

C’est une réalité de l’existence que les tragédies arrivent, que les gens meurent, parfois des enfants. mais quand cela arrive en Australie, à ceux qui sont les plus brutalisés et les plus marginalisés, notre réponse collective laisse toujours à désirer. Il s’agit soit du silence, ou de la fausse sympathie, et jamais de réels efforts pour défier et changer un système qui génère quotidiennement le scandale.


Petrina James, la mère de Elijah Doughty, photographié lors d’une veillée à Perth le vendredi soir. (IMAGE : Simon Stevens)

C’est ce que les Australiens non Aborigènes disent lorsque des enfants comme Elijah Doughty meurt : “Personne n’est gagnant.” “C’est une tragédie.” “Ce pauvre homme devra vivre avec tout le reste de sa vie”.

Oui… Vivre… précisément… Il vivra… Il pourra reconstruire sa vie. Elijah Doughty ne le pourra pas, et pas non plus sa famille. Mise à part que son nom a été supprimé pour qu’il ne fasse pas face à la vindicte populaire pour ce qu’il a fait, on connaît largement la peine de 3 ans d’emprisonnement qu’il a reçu.

C’est vrai, c’est ce qu’il a pris. Mais sa sentence était aussi assortie de la mention “eligible à la libération sur parole”. Si l’on compte le temps qu’il a fait depuis août l’année dernière, il lui sera possible de sortir de prison aussi tôt qu’en février l’année prochaine. La seule manière que cela ne devienne plus ouvertement scandaleux, c’est que les autorités choisissent le 2 février; la date officiel du Jour de la Marmotte (Chandeleur) pour sa libération. Quoiqu’il en soit, un homme qui a pourchassé, écrasé et tué un garçon Aborigène de 14 ans, ne fera selon toute probabilité, que moins deux ans de prison pour son crime.

C’est le prix que donne notre nation pour la vie d’un garçon Aborigène. Ce qu’il y a de si tragique là dedans c’est que les Aborigènes devraient probablement se sentir plein de gratitude qu’il ait fait même un jour de prison.

MERCI DE PENSER A PARTAGER CETTE HISTOIRE SUR LES MEDIAS SOCIAUX : Chris Graham est l’éditeur propriétaire de “New Mathilda”. Il “facebook” (19) ici, “tweet”(20) ici, et vous pouvez soutenir son travail en souscrivant (21) pour aussi peu que 6 dollards Australiens par mois (22) ici. Chris a écrit une précédente présentation du soulèvement de kalgoorlie, qui est disponible ici.

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