Rottnest Island

Île de Rottnest, prison pour noirs, aire de jeu pour blancs

Source du texte original (en anglais)


Kirsti Melville pour Earthshot
Remis a jour dans sa version originale le mardi 25 octobre 2016 à 15h35 (EADT)

Aujourd’hui, l’île de Rottnest, au large de Fremantle, est un lieu de vacances populaire, mais peu réalisent que dans le passé, cette île fut une prison pour hommes indigènes.

art001
Glen Stasiuk, conférencier et chercheur Indigène à l’université de Murdoch, était juste un adolescent lors de sa première sortie en camping avec ses amis sur l’île de Rottnest ─Wadjemup─ dans les années 1980.

Il y avait fait de la plongée en apnée, lorsqu’il est devenu inexplicablement malade et avait dû être transporté d’urgence par avion vers le continent. Il est revenu un an après et une fois de plus, il est tombé malade. Sa mère lui a alors dit qu’il était temps qu’il aille parler à sa mamie Noongar.

« C’est worra (1)», a t-elle dit. « C’est worra, c’est menditj (2) . C’est un lieu de maladie».

Stasiuk avait campé à Tentland, qui, pendant de nombreuses années avait été l’unique camping de Rottnest; l’endroit où les familles et les adolescents plantaient leur tentes, buvaient un coup en faisaient griller des saucisses au barbecue.

Ce que les campeurs ne savaient pas, c’est qu’ils dormaient sur les tombes non marquées d’au moins 373 hommes aborigènes. C’est le plus grand site scénario de morts sous détention de toute l’Australie et le plus grand cimetière aborigène connu.

«Vous voyez cet endroit avec le drapeau aborigène?», signale le Dr Stasiuk alors que nous marchons autour du site funéraire.

«C’est là qu’ils ont déterré les premiers ossements en 1971 » et je pense que c’est à peu près l’endroit où j’avais planté ma tente.

art002
Les détenus enterrés ici faisaient partie des environ 4 000 hommes et garçons provenant de toute l’Australie Occidentale enfermés à la prison de Rottnest Island, qui accueillait uniquement des Aborigènes entre 1838 et 1931.

Lorsque les premiers colons blancs ont remonté la Derbarl Yerrigan ou rivière Swan, en juin 1829, la population locale, les Whadjuk de la nation Noongar, croyaient qu’il s’agissait d’ancêtres venus du monde des esprits pour les protéger.

« Ils pensaient qu’ils venaient de la mer et que leur peau avait décoloré jusqu’à devenir blanche», affirme le Dr Noel Nannup, doyen à l’université Edith Cowan.
Mais les visiteurs ne sont pas partis. Un appel a été lancé de Freemantle jusqu’en amont de la rivière Swan: «Worra! emmenez vos familles et protégez-les.»

L’impact sur les locaux fut immédiat.

«Tout d’un coup, les clôtures se dressaient, les Aborigènes étaient poussés hors de leurs terres et marginalisés», affirme Karen Jacobs, femme Noongar, ancienne membre du conseil de l’île de Rottnest.

art003
«Ils ont ensuite ramené une loi dégradante, alors que nous possédions nos propres structures de gouvernance depuis des milliers et des milliers d’années.»

«Ils ont défriché la terre et bloqué toutes les sources d’eau fraîche qui traversaient la ville. Cela s’est traduit par la disparition de toutes les plantes médicinales, toute la végétation traditionnelle et tous les animaux. Tout notre territoire de chasse a disparu après seulement trois ans de colonisation.»

Face à l’épuisement rapide des ressources alimentaires, les hommes Noongar ont commencé à tirer sur tous les animaux qu’ils voyaient; un mouton, un poulet, une vache; sans comprendre la loi des blancs qui stipulait que les animaux pouvaient appartenir à quelqu’un. À leurs yeux, les animaux appartenaient à la terre.

Les conséquences de cette méprise étaient lourdes. Les Aborigènes commençaient à être arrêtés pour vol, pour intrusion, et il n’a pas fallu longtemps pour que les prisons se remplissent.

Les autorités pouvaient voir que les prisonniers aborigènes étaient bouleversés et déprimés par l’incarcération. Il n’y avait pas d’antécédents culturels d’emprisonnement dans la culture autochtone. Comme le problème prenait de l’ampleur, il a été décidé de la construction d’une prison pour Aborigènes sur l’île de Rottnest.
art004
L’idée originale était quelque peu compatissante: les prisonniers pouvaient se déplacer librement et consacrer une partie de leur temps à la chasse pour se nourrir. Et cela s’est produit, à différents degrés et de façon limitée au fil des années.

Le premier bateau est arrivé à Wadjemup en juillet 1838, avec six prisonniers à bord. Il n’y avait pas encore de prison; les prisonniers auraient exploité la carrière de pierre et l’auraient construite; ils dormaient dans une grande grotte côtière.

Pendant les premiers mois, les prisonniers travaillaient la terre, défrichaient la brousse et étaient autorisés à chasser leur nourriture l’après-midi. Mais les conditions se sont dégradées lorsqu’ Henry Vincent a débuté son long règne en tant que surintendant.

L’extraction de calcaire et la construction de la prison avançaient. Henry Vincent faisait usage de son martinet de façon généreuse. Les prisonniers travaillaient sans relâche dans la chaleur, insuffisamment vêtus et enchaînés ensemble la nuit.

«Henry Vincent était un barbare. Il battait les prisonniers, les rouait de coups», affirme le Dr Stasiuk, auteur et directeur de Wadjemup: Black prison White playground (3).

«Il y a des preuves qui soutiennent qu’il avait arraché la barbe d’un prisonnier avec une pince. Une autre fois, il a frappé à mort un prisonnier avec un trousseau de clés.»

«Il aurait pendu des prisonniers condamnés à mort devant les “gardiens de la tradition” (4) qui devaient retourner sur le continent, pour faire passer le message dans la communauté que, s’ils enfreignaient la loi, la même chose pourrait leur arriver.»

«Il n’avait aucun problème à tirer sur les prisonniers s’ils n’obéissaient pas les ordres . Il les enchaînait la nuit avec un système de perche longue. C’était l’enfer sur terre.»

Henry Vincent a encore une villa, une rue qui porte son nom et des plaques en son honneur. «Les prisonniers sont morts sous sa surveillance et il est commémoré, mais les prisonniers aborigènes ne le sont pas», déclare le Dr Stasiuk.
art005
L’île de Rottnest est devenue une destination touristique pendant le 20ème siècle.
Île de Rottnest, 1922
source: bibliothèque de l’État d’Australie Occidentale

Alors que les conditions se dégradaient à la prison de l’île de Rottnest, l’avenir des Aborigènes de retour sur le continent était plutôt sombre. Alors que la frontière coloniale avançait vers le nord et vers l’est de Perth à travers l’Australie occidentale, de plus en plus d’hommes et de garçons aborigènes étaient envoyés à Wadjemup.

«À mesure que la colonisation avançait vers le Kimberley, celle-ci devenait de plus en plus anarchique », affirme le Dr Stasiuk.

«Au plus vous alliez vers des régions reculées, au plus il était facile de commettre toutes sortes d’actes, et donc, il y avait des passages à tabac, des meurtres, des fusillades, des personnes arrêtées sous de fausses accusations.»

«Il n’y avait aucun doute sur l’objectif visé; consolider ce qui avait été fait plus au sud, dans le Noongar Boodjar [pays], lors du massacre de Pinjarra. Ce qui est arrivé à Midgegooroo et à Yagan est une façon de déconnecter et d’éliminer les gardiens de la tradition aborigène de leur pays et de briser d’une fois pour toutes le dernier bastion de la résistance.»

Ces hommes et garçons étaient arrêtés, souvent sous de fausses accusations, enchaînés ensemble au cou, aux mains et aux pieds, et emmenés jusqu’au commissariat le plus proche. Dans l’un des pires cas enregistrés, 40 hommes et femmes avaient été enchainés ensemble à Bidyadanga et avaient été forcés de marcher 700 kilomètres vers le sud, jusqu’à Roebourne.

Ils faisaient face à un système judiciaire qu’ils ne comprenaient pas, souvent sans représentation légale, et ils étaient envoyés en bateau jusqu’à Freemantle. Les hommes venant des groupes linguistiques des terres intérieures étaient terrifiés par l’océan, complètement étrangers à cette masse d’eau.

Dans les années 1880, le nombre d’hommes arrivant à l’île de Rottnest atteignait son paroxysme, et les conditions étaient les plus déplorables . Le surpeuplement et les maladies étaient monnaie courante. On entassait 10 hommes dans des petites cellules, sans toilettes, sans lits et le sol humide était en terre.

Les cellules étaient dégoûtantes et il gelait l’hiver. Les maladies se propageaient rapidement: principalement la rougeole et la grippe; un hiver, pas moins de 60 hommes étaient morts.

«Les prisonniers arrivaient sur l’île depuis Freemantle et entraient en contact avec les Européens qui avaient des rhumes, la grippe, la dysenterie et autres maladies auxquelles les Aborigènes n’avaient encore pas été exposés”, indique le professeur Len Collard, depuis l’école d’études aborigènes de la UWA.» (5)

«Vous pouvez imaginer un prisonnier qui arrive dans sa cellule en toussant et en éternuant, et tout d’un coup éclabousse tout le monde avec son vomi, ou bien qu’il ne contrôle pas ses intestins à cause de la dysenterie. Ils sont enfermés sur six mètres carrés: où voulez-vous aller?»

Les bâtiments qui servaient de maisons pour les gardiens de prison sont maintenant utilisés pour l’hébergement des touristes.
art006
Plus de cent ans plus tard, une de mes amies est allée loger dans l’hébergement le plus haut de gamme de l’île, le Rottnest Lodge. Elle s’est réveillée terrifiée au milieu de la nuit à cause d’un cauchemar dans lequel elle voyait le sang couler sur les murs. Il s’avère que la chambre dans laquelle elle dormait était une ancienne cellule de la fameuse prison de l’île de Rottnest.

«Beaucoup de gens naïfs ne sont pas conscients de ce qu’ils louent”, déclare le professeur Len Collard.»

«Les autorités, le gouvernement de l’État, le Rottnest Island Authority, ont-ils l’obligation morale et éthique d’informer le public sur ce qu’ils louent? Ou pas?»
À proximité se trouve l’ancien hôpital transformé en morgue, où des centaines d’hommes sont morts. Il est maintenant utilisé comme cuisine pour le personnel qui vit sur l’île. Il est peu probable que ces gens soient au courant des horreurs qui se sont déroulées à l’intérieur.

C’est le grand paradoxe de cette île: sa beauté surprenante, qui nous fait tout oublier lorsque nous y approchons, accueillis par ses eaux et ses sables blancs étincelants, et l’obscurité dévastatrice et embarrassante d’une histoire invisible.

Prenez Tentland. Comment est-ce possible que le site où ont été enregistrées le plus de morts en détention, le plus grand cimetière aborigène d’Australie, puisse être autorisé à devenir un site de camping? Comment se fait il qu’il ait fallu attendre plus de 20 ans et multiples découvertes d’ossements avant qu’il ne soit fermé en 1993?

L’Australie n’a pas fait beaucoup d’efforts de mémoire et de reconnaissance des traumatismes passés, mais l’île de Rottnest est une référence en termes d’oubli.

Les choses évoluent, cependant. Le cimetière a récemment subi des transformations: une allée aménagée marquant le périmètre du site et des panneaux explicatifs ont été installés.
art007
Tous les regards sont maintenant rivés sur la prison, qui doit être remise au gouvernement de l’État en mai 2018, lorsque le bail actuel aura expiré. Les espoirs demeurent élevés pour que celle-ci devienne un centre de commémoration, un lieu de guérison. Quand cela arrivera et qui le financera sont des questions toujours en suspens.

«C’est partout dans le monde─ Hiroshima, Auschwitz, attentat du 11 septembre 2001, attentat de Port Arthur 1996─ tout le monde est unanime sur le fait que ce qui est arrivé dans le passé est terrible. Mais ne vous voilez pas la face. Réfléchissez et apprenez des erreurs pour aller de l’avant», affirme le Dr Stasiuk.

«On y arrive, mais il a fallu énormément de temps pour y parvenir. Bien trop longtemps. J’ai 44 ans maintenant et on en parlait déjà quand j’étais adolescent.»

«Je ne veux pas voir mes enfants emmener leurs enfants à Wadjemup et que cette histoire ne soit pas finie ou qu’il n’y ait pas eu de processus de guérison. Je ne veux pas voir une autre génération passer par la même chose .»

Le traumatisme des premières années de l’État d’Australie Occidentale est encore bien vivant parmi la population aborigène, et la marginalisation se poursuit.

«Nous devons guérir. Il y a énormément de familles touchées», témoigne le Dr Nannup.

«J’ai trouvé cinq membres du clan de ma mère enterrés là-bas et deux du clan de mon père. Que vais-je dire à mes petits-enfants? Cet endroit est comme un champ de bataille et le reste de la communauté ne le sait pas. Nous essayons d’en parler à nos enfants et de ne pas oublier, mais personne ne veut le reconnaître.»

«À ce jour, nous sommes considérés comme les parias de la société. Des Aborigènes sont toujours incarcérés pour non paiement d’une contravention routière.»

«Ils peuvent même mourir pour non paiement d’une contravention! S’il vous plaît. C’est juste affreux. C’est une bataille, en permanence.»

publié le mardi 25 octobre à 14h16 (Heure avancée de L’Est de L’Australie)

Notes des traducteurs:
(1) langue Noongar; mauvais, (2) langue Noongar; malade, (3) prison pour noirs, aire de jeu pour blancs , (4) Lore men dans le texte original, (5) University of Western Australia

Co Traduit par Loic Martin (Traducteur diplômé) et Thierry Gerard, aide Linguistique et contextuelle en langue Noongar Marianne Mac Kay (Clan Noongar), Janawirri Forrest (Clan Wongatha) et Magali Mac Duffie, et une multitude d’aides en français.